La passion selon Lady O'Reilly

16/04/2014 - Grand Destin
Le dimanche des Rameaux est aussi appelé dimanche de la Passion, mais c’est également une réunion dominicale à Longchamp. Les deux principales préparatoires aux Poules françaises ont livré leur verdict et, fait étonnant, les deux gagnants, Ectot et Lesstalk in Paris, ont été élevés par Lady O’Reilly sous son entité anglaise, Ecurie Skymarc Farm. 
Un doublé historique
Le Prix de la Grotte et le Prix de Fontainebleau ne se court sur les 1.600 m. de la Grande Piste que depuis 1987 et le dernier doublé d’un éleveur, depuis cette date butoir, dans les deux épreuves remonte à 1993 avec deux élèves de Darley, Baya la femelle et Zieten le poulain, entrainés tous les deux par André Fabre. Ils portaient tous les deux les couleurs de Cheikh «Moh». Mais aucun doublé n’avait été enregistré par des éleveurs ayant vendu leurs progénitures.
 
Direction les Poules
Lady O’Reilly renouvelle son bail avec le Prix de Fontainebleau, puisqu’avant Ectot, il y avait eu la victoire de Silver Frost en 2009. Il s’était imposé ensuite dans la Poule pour l’entrainement d’Yves de Nicolay et les couleurs de John-Dawson Cotton qui avait donné mandat au courtier Charles Gordon-Watson, pour l’achat du yearling, payé 95.000 €.
 
 
Une grande famille réunit Ectot et notamment Mme Chryss O'Reilly à la droite d'Elie Lellouche (Photo APRH)
 
Le Prix de la Grotte avait également souri à Mme Anthony O’Reilly puisque figure au palmarès le nom d’Absurde en 1992 à l’entrainement chez François Boutin, montée par Freddy Head. Absurde s’était contentée, ensuite, de la médaille en chocolat (à l’approche de Pâques !) dans la Poule, celle de Culture Vulture. Souhaitons à Lesstalk in Paris la médaille d’or.
 
Notes : Absurde avait pour mère, Absolute (Luthier), élevée à La Louvière, pensionnaire de François Boutin et propriété du cousin de Lady O’Reilly, Peter-George Goulandris. Elle descend d’Artistically, une jument élevée par Odgen Mills Phipps et achetée par l’oncle de Chryss, Constantin P. Goulandris.
 
Le retraité, Linamix, est toujours parmi nous
Ectot (Hurricane Run) et Lesstalk in Paris (Cape Cross) ont un second point commun, celui d’avoir comme grand-père maternel, un certain Linamix, vainqueur du Prix de Fontainebleau en 1990 avant de s’imposer dans la Poule. De ses terres qui l’a vu naître et maintenant de sa maison de retraite à Ouilly, il a dû applaudir (je ne sais pas comment) aux exploits de ses petits-enfants.
S’il n’a pas donné une gagnante du Prix de la Grotte, il est, par contre, présent au palmarès du Prix de Fontainebleau par son fils Rajsaman (2010) et par son petit-fils Clodovil (2003).
 
Il ne fallait pas s’être absenté
Autre fait amusant et qui est le 3ème point commun de ces deux gagnants ; il ne fallait surtout pas s’être absenté des ventes de yearlings de Deauville en août 2012, ne serait-ce que 10 minutes. Ectot et Lesstalk in Paris se sont succédés sur le ring ; le premier portant le N°95, présenté par l’écurie des Monceaux (co-éleveur du poulain) avait trouvé preneur pour 75.000 € et la seconde, le N°96, est vendue pour 125.000 €.
 
Notes
-Ectot serait invaincu s’il n’avait pas été devancé, lors de ses débuts à Compiègne le 1er juillet de ses 2 ans, par un certain....Karakontie (Monsieur de La Palice en aurait dit autant). La Poule serait-elle la belle?
 
-Top Toss, la mère de Lesstalk in Paris, a donné naissance en 2012 à Nevertalk in Paris, un poulain du regretté Azamour (très récemment disparu), en pension chez Jean-Claude Rouget. En 2013, elle avait mis au monde un poulain de Lawman, puis est restée vide, faute aux problèmes de fertilité de Cacique. Cette année, elle serait allée rencontrer un certain Dubawi.
Elle est issue d’une jument achetée yearling en 1977 par Constantin Goulandris, Tovalop, qui a fait carrière aux USA chez Thomas J. Kelly.
 
-Achetée, pleine de Montjeu, 100.000 Guinées par l’Ecurie des Monceaux, en décembre 2007 à Newmarket, Tonnara (élevée par Citadel Stud pour le regretté Gerry Oldham), la mère d’Ectot, avait déjà donné un vainqueur de Gr.1, en l’occurrence Most Improved (Lawman). Elle est également mère d’une pouliche née en 2012 par Nayef, et nommée Tribune Libre. En 2013, elle avait donné naissance à une fille d’Invincible Spirit qui lui a donné un propre frère cette année. Au vu de la qualité de sa production antérieure, les propriétaires-associés de Tonnara ont décidé la présenter cette année à Galileo.
 
La Louvière, la plus belle conquête de l’Orne
 
Constantin Goulandris, oncle de Mme Chryss O'Reilly, fondateur du Haras de la Louvière où furent élevés des pur-sang mais aussi des trotteurs à l'instar de la jument Dimitria, ici avec son entraineur-driver Léopold Verroken
 
Le Haras de la Louvière est l’un des deux haras de Lady O’Reilly, le second étant implanté en Irlande sous le nom de Castlemartin Stud. Situé près de Moulins la Marche, à Mahéru, plus exactement, elle en est la propriétaire depuis plus de 35 ans, suite au décès en 1978 de son oncle Constantin Peter Goulandris. Sur une superficie de 200 ha (divisés en 4 annexes), 60 poulinières environ (80 à 100 à une époque) et leurs progénitures y vivent à l’année. Le haras n’abrite pas d’étalons contrairement à l’époque de l’ancien propriétaire.
Car le haras avait été la propriété du milliardaire argentin, Jorge de Atucha (décédé en octobre 1966). Sur ses terres, ce grand éleveur avait fait naître un certain Tapalqué (vendu yearling à Arpad Plesch), qui lui offrira (à titre posthume), le Prix du Jockey Club 1968. Précédemment, les terres du haras avait vu naître un futur double gagnant du Grand Steeple-Chase de Paris, un certain Ingré. Le naisseur, Paul Chamon,  membre du Conseil d’Administration des Etablissements Pernod, l’avait vendu yearling à un petit entraineur de Maisons-Laffitte, Fernand Drouhard. A la fin de son année de 3 ans, il est acheté par le grand propriétaire, Arthur Veil-Picard, par ailleurs, propriétaire avec son frère de la marque Pernod.
 
Chryss reprend donc les rênes de l’entreprise familiale. Cette passion de l’élevage, elle la partage avec François Boutin, un conseiller de premier ordre pour l’achat des juments et foals. A la disparition de ce dernier (1995), c’est sa fille, Patricia qui va poursuivre l’œuvre de son père.
 
François Boutin et Mme Chryss O'Reilly
 
La politique de la «maison» est de vendre la production mâle (sauf exception) qui permet de garder une partie de la production femelle.
Depuis la reprise du haras par l’épouse de Sir Anthony O’Reilly, les succès ne se comptent plus : Helissio (vendu foal 350.000F), Latice et son frère Lawman, Lacovia, Lucratif, Shaka, Bluemamba, Brilliance, Le Glorieux, Le Triton, Priolo, Mirio, Highest Honor, Silver Frost, j’en passe et des meilleurs puis donc Lesstalk In Paris (Ectot étant né aux Monceaux). Comment ne pas associer aux succès, la compétence du personnel dirigé par Marc Violette depuis le 1er janvier 1995, presque 20 ans (il avait fait ses classes à Fresnay le Buffard et à Meautry).
 
Marc Violette, directeur du Haras de la Louvière 
 
Notes :
A l’époque de Constantin P. Goulandris, le haras élevait principalement des trotteurs même si quelques juments de pur-sang côtoyaient les demi-sang. En association avec le courtier Bernard Zimmerman, il fait naître deux champions trotteurs, High Echelon et Dimitria.
Décédé fin 1978, Constantinos ne verra pas le sacre d’High Echelon, vainqueur du Prix d’Amérique 1979. Quant à Dimitria, Chryss gardera la propriété en association avec Jean-Pierre Dubois qui fera naître la très bonne pouliche, Royal Crown.
 
Suite à l’arrivée de Chryss, les élèves du haras (quand ils ne sont pas vendus) courent sous les couleurs : mi-jaune, mi-bleu-clair, manches bleu-clair, toque noire (Constantin avait une toque cerclée bleu-clair et noire) qui les loue à la Petra Bloodstock Agency (Petra est le féminin de Petros, nous verrons plus loin).Quant aux chevaux en association ou provenant des ventes, ils se voient attribuer la bannière Ecurie Skymarc Farm (bleue, un chevron et brassards jaunes, toque noire, des couleurs agrées en France en 1988).
 
Constantin est l’initiateur de Petra Bloodstock, alors que Skymarc est née au Kentucky (à Bedford Farm, c’est, d’ailleurs qu’est née, Lacovia) de l’association entre Chryss et François Boutin. A la mort de ce dernier, Bedford ferme ses portes et c’est un haras tout nouvellement créé, du nom de Matagorda Farm (propriété de Sidney Kleeman à Georgetown) qui «reprend» la clientèle. A ce jour, Chryss possède toujours une vingtaine de poulinières sur des terres qu’elle loue aux héritiers, puisque «Sid» est décédé en juillet 2008. 
Voici les couleurs de casaques de Constantin P. Goulandris à gauche et Peter-Georges Goulandris à droite, respectivement l'oncle et le cousin de Mme Chryss O'Reilly
 
Chryss avait acheté son premier yearling en 1977. C’était une fille de Northern Dancer, qui s’appellera Tovalop (dont la future progéniture s’appelle, Torrey Canyon, Tossup et donc Lesstalk in Paris). Lors de cette session de Keeneland, la moyenne des yearlings de Northern Dancer était de $350.000. Chryss n’a déboursé que $125.000 pour cette pouliche qui n’avait qu’un défaut celui d’avoir, semble t‘il, les «shins».
 
Update : à la liste des vainqueurs élevés, il y a lieu de rajouter d’autres gagnants de Gr. 1 en Europe tels que Equiano, Nahoodh, Chinese White...
 
Castlemartin Stud
Le haras irlandais, situé dans le Comté de Kildare, est la propriété d’Anthony O’Reilly depuis 1972, année de son achat à l’homme politique qu’était Alexander Ruthven, 2ème Lord Gowrie. Au XV siècle, le 1er baron Portlester (Rowland FitzEustace) y vivait déjà. Mais c’est en 1720, qu’est construit un manoir pour un membre du Parlement, Francis Harrison, par ailleurs, banquier à Dublin.
 
Anthony Joseph Francis O’Reilly (Tony pour les intimes) a été un international irlandais de rugby jouant au poste de centre ou de trois-quart aile (pour les connaisseurs). Joueur du Leinster, il a disputé son premier match international en 1955 contre....l’équipe de France et le dernier contre l’Angleterre en 1970. Il a porté 29 fois, non pas la casaque, mais le maillot de l’équipe d’Irlande, été sélectionné à dix reprises avec les Lions Britanniques et irlandais et 30 fois avec les Barbarians. 
Homme d’affaires international (président entre autres de Heinz) il a été élevé au rang de Knight Bachelor (distinction du Royaume-Uni) en 2001, qui lui confère le titre de Sir. Séparé de sa première épouse, il convole en justes noces avec Chryss (diminutif de Chryssanthie mais également appelée, Christina) Goulandris en septembre 1991 aux Bahamas.
 
Armateurs grecs comme son nom l’indique
Originaire de l’ile d’Andros, en mer Egée, Ioannis, l’arrière-grand père de Chryss, a eu 5 fils avec qui il fonde une immense entreprise dont l’activité principale est l’achat et la construction de navires marchands, de cargos et autres « objets » flottants, même si l’immobilier était également une des activités. C’est suite aux placements dans la pierre, entre autres, d’immeubles sur la «Fifth Avenue» que Chryss a passé la majeure partie de son enfance à New York et ses vacances sur l’ile d’Andros dans la famille. Orpheline de père de bonne heure (décédé à 43 ans), elle a suivi une partie de ses études à la Sorbonne.
 
Son grand-père, Petros (Peter) a eu 6 enfants : l’aîné  John P., puis Donda (la seule fille de la fratrie), George P. (Giorgos), Vasilis P. (surnommé Basil), Nicholas P. (Nicos), jumeau du précédent et Constantin P. (Constantinos), le cadet.
 
-John Peter est donc le père de Christina (Chryssanthie ou Chryss), mais aussi de George John et de Peter-John. Leur mère, Maria Lemos (Laimos en grec) est apparenté au grand propriétaire-éleveur qu’a été le Captain Marcos Lemos (décédé en 2009) avec Petingo, Julio Mariner, Cavo Doro, Averof, Supreme Leader, Pebbles (vendue à la famille Maktoum).
-George Peter avait été l’heureux propriétaire de Monade (élevée par Achille -Fould), gagnante des Oaks et du Prix Vermeille 1962, entraînée à Maisons-Laffitte par Joseph Lieux. Son fils, Peter George a eu énormément de succès avec ses pensionnaires placés chez François Boutin et Pascal Bary et même en Angleterre chez Peter Walwyn entre autres. Les derniers partants en France sous ses couleurs (mi-vert, mi-gros-bleu, manches gros-bleu, toque écartelée vert et gros-bleu) remontent à 1993.
 
Mme Chryss O'Reilly aux côtés de Pascal Bary. Ensemble, ils ont notamment remporté la Poule d'Essai des Pouliches en 2000 avec Bluemamba
 
-Basil a été le premier membre de la fratrie à avoir eu des chevaux à l’entrainement en France, placés dans un premier temps chez Richard Carver Père en 1957.
-Constantin Peter est donc un peu le fondateur du Haras de la Louvière qui a hébergé, à ses débuts, trois pouliches qui deviendront des juments-bases de l’élevage : La Mirande (née en 1972 de Le Fabuleux), Lighted Glory (achetée foal en 1972, issue de la première production de Nijinsky) et Artistically (née en 1968 de Ribot).
 
En 1998, Chryss O’Reilly est nommée Présidente de l’Irish National Stud, ce qui ne l’empêche pas de déclarer « je n’ai jamais cessé de dire qu’en France il est possible d’élever d’excellents chevaux au même titre que nos amis irlandais...(propos recueillis en 1999)

Voir aussi...

Focus Elevage

Ectot (Trophées Arqana): le déménageur normand

L'un des meilleurs 2 ans de sa génération, Ectot n'a été battu que par Karakontie, le lauréat de Prix Jean-Luc Lagardère (Gr. 1), le jour de leurs débuts communs à Compiègne. Espoir classique après ses succès dans le Critérium Européen du Fond de l'Elevage (Listed), le Prix des Chênes (Gr. 3) et surtout le Critérium International (Gr. 1), Ectot est issu des ventes de yearlings d'Août 2012 où il avait été acheté 75.000euros par Sylvain Vidal pour le compte d'Elisabeth Vidal, sa femme, et Gérard Augustin-Normand. Ce dernier a déjà goûté aux joies d'une victoire classique grâce à Le Havre dans le Prix du Jockey-Club en 2009. Ectot, qui présentait déjà sur le ring un physique très impressionnant, suivra-t-il ses traces ?