L'histoire de DNA Pedigree: Gladiateur, le vengeur de Waterloo !

21/02/2020 - Grand Destin
Après une magnifique prestation à notre micro lors de la vente Mixte Arqana de février, riche en informations et anecdotes, Thierry Grandsir reprend sa plume cette semaine pour vous conter l'histoire de Gladiateur, le premier cheval élevé en France à avoir remporté le Derby d'Epsom et dont son retour triomphal à Longchamp lui valut le surnom de "Vengeur de Waterloo".

Gladiateur (1862-1876), par Monarque et Miss Gladiator (Gladiator) 
(Source: APRH)
 

Le premier chapitre de Don Quichotte, le chef d’œuvre de Miguel de Cervantes, contient cette phrase magnifique : « On ne sait pas très bien s’il avait nom Quichada ou Quesada … ; néanmoins, d’après les conjectures, il est probable qu’il s’appelait Quechana. Mais c’est sans importance pour notre histoire ; il suffit qu’en la racontant on ne s’écarte en rien de la vérité ». Il en est de même pour cette statue qui trône à l’entrée de l’hippodrome de Longchamp : on ne sait pas bien s’il s’agit d’une représentation de Gladiateur ou de Ruy Blas IV, comme il a été écrit, mais c’est sans importance pour notre petite histoire. Il suffit qu’en la racontant on ne s’écarte en rien de la vérité concernant le cheval honoré par ce bronze, car Gladiateur sera toujours le Don Quichotte qui traversa la Manche pour offrir son premier Derby à l’élevage français…

Gladiateur est né en 1862 au Haras de Dangu dans l’Eure, l’élevage du Comte Frédéric de Lagrange, des œuvres du gagnant du Prix du Jockey Club (Gr.1) Monarque et de la très fragile Miss Gladiator. Un défaut qu’elle transmit d’ailleurs à son foal, qui se serait également bien passé de s’être fait marché dessus par sa mère pour arborer un pied antérieur gauche totalement aplati… Et ce sans oublier l’encastelure (infection naviculaire) qui le fera terriblement souffrir toute sa vie durant !
 
Fort difficile à entraîner pour cause de boîteries intermittentes, Gladiateur était un cheval de grande taille (1,67 m), bai zain (= aucun poil blanc), au modèle anguleux et fort peu attrayant. Il fut confié aux bons soins de l’entraîneur Tom Jennings (le grand-oncle de Freddy et Criquette Head !) à Newmarket, qui présenta un jour le cheval à des visiteurs français : « Celui-là, c’est le cheval qui tire ma calèche pour aller aux courses ! » déclara-t-il. Un « mon Dieu qu’il est laid ! » ne put être retenu par l’un des visiteurs, stupéfait ensuite de connaître la réelle identité du cheval.
 
Gladiateur remporta sa première sortie à l’automne de ses 2 ans, avant un dead heat et une défaite bien peu encourageante. Boîteux, il passa tout le mois de janvier et une bonne partie du mois de février au box, et ne fut présenté qu’à 50% de ses moyens au départ des 2000 Guineas St. (Gr.1). Il ne défila pas dans le rond de présentation pour être sellé juste derrière l’aire de départ, et remporta courageusement la course d'une encolure devant Archimedes.
 
 
 
Gladiateur, sous les couleurs du Comte Frédéric de Lagrange
 
 
Dans la foulée, Gladiateur s’attaqua, tel Don Quichotte à l’assaut des moulins à vent, au plus grand monument des courses anglaises, le Derby. Après 85 éditions remportées par des poulains natifs de la perfide Albion, Gladiateur devint le premier étranger à inscrire son nom au palmarès de l’épreuve. Un camouflet inimaginable pour l’élevage britannique et un triomphe pour le nôtre : aligné peu après au départ de la troisième édition du Grand Prix de Paris (Gr.1), qu’il remporta d’ailleurs avec aisance, Gladiateur fut accueilli par une foule de 150.000 personnes à Longchamp et reçu un surnom évocateur : « le vengeur de Waterloo ». Rappelons que son éleveur était le fils unique d’un général napoléonien !
 
Il s’adjugea ensuite la troisième manche de la triple couronne britannique, le St Leger (Gr.1), terminant la course sur trois jambes. Vexé, le propriétaire de la deuxième place objecta que Gladiateur était un 4 ans, inspiré par l’affaire Running Rein qui avait secoué le jockey club anglais deux décennies plus tôt. Réclamation invalidée, car totalement mensongère…
 
Progressant encore à l’âge de 4 ans, Gladiateur laissa ses adversaires 40 longueurs derrière lui dans l’Ascot Gold Cup (Gr.1) avant de s’adjuger avec classe le Grand Prix de l’Empereur, course aujourd’hui connue sous le nom : Prix Gladiateur !
 
Avec 16 victoires en 19 sorties, Gladiateur entama sa carrière d’étalon en GB pour revenir dans son haras natal en 1869. Un an plus tard, l’invasion prussienne conduisit le Comte de Lagrange à disperser ses effectifs, et Gladiateur fut acquis par William Blenkiron qui le renvoya en Angleterre. Malheureusement, le cheval souffrait de plus en plus de l’os naviculaire, et dut être euthanasié en janvier 1876. Il n’avait pas encore 14 ans et, non sans cynisme, fut déclaré « mort de vieillesse » par quelques sportsmen qui n’avaient toujours pas digéré la défaite de 1865. Ce sont pourtant nos amis anglais qui ont inventé la notion de fair play
 
Limité à 30 juments et tarifé à 100 Guinées la saillie, Gladiateur ne peut revendiquer une production du niveau de ses performances en courses, malgré une jumenterie de qualité. Son plus grand succès aura été de concevoir Succès, un gagnant du Prix de Longchamp (Gr.2 – aujourd’hui Prix Hocquart), mais aussi Lord Gough qui devint un étalon utile en steeple, et la jument Fair Maid of Kent qui engendra le vainqueur de l’Irish Derby (Gr.1) Kentish Fire et la lauréate du Grand National Frigate. Même si sa lignée mâle n’a pas dépassé la fin de son siècle, le sang de Gladiateur coule toutefois dans les veines de Tourbillon. Il a ouvert la voie à d’autres Champions français jusqu’à la victoire de Wings of Eagles dans le Derby 2017, un élève du Haras de la Reboursière-Montaigu qui porte d’ailleurs une douzaine de fois le nom de Tourbillon dans son pedigree !
 
 
 

 

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