Visite au Haras de Fresnay-le-Buffard, pépite de l'histoire des courses, qui renait après 105 ans d'existence

S'il est resté totalement privé pendant des décennies, le Haras de Fresnay-le-Buffard a bercé des générations entières de sportmen, des turfistes aux puristes en passant par tous les amateurs de courses, grâce à l'extraordinaire ensemble de champions qu'il a fait naître. Le liste en serait ici trop longue. Rappelons simplement que Marcel Boussac, éleveur et propriétaire, a dominé les courses française voire européennes, avec tous les classiques français et anglais, plus des Arcs en série, pendant 30 ou 40 ans, grâce aux produits conçus ici avec des chefs de race comme Djebel, Pharis, Tourbillon, des noms qui sonnent encore doux à tous les amateurs de pedigrées.

Quand l'écurie, comme la fortune industrielle du roi du textile désigné un temps l'homme le plus riche d'Europe, a periclité, le jeune prince Karim Aga Khan a acquis son effectif de poulinières, dont il tire Daryz aujourd'hui entre autres, mais pas la structure d'élevage sans doute trop éloignée géographiquement de ses haras de Bonneval et Saint-Crespin dans le Calvados, puisqu'installée entre Argentan et Falaise dans l'Orne. C'est alors qu'un nouvel éleveur, pas jeune du tout car déjà âgé de 70 ans, mais débutant dans les courses avec des moyens financiers très importants, achetait Fresnay le Buffard pour y baser son élevage naissant ayant l'ambition folle de s'inscrire parmi l'élite mondiale. Milliardaire, armateur grec inventeur du supertanker pour le transport du pétrole, Stavros Niarchos allait pourtant dépasser ses ambitions en produisant des cracks en très grande quantité, dont bien sûr l'inoubliable Miesque, et tant d'autres de Bago à Alpha Centauri en passant par Divine Proportions. Il a ausssi donné au monde de grands étalons comme Kingmambo, Machiavellian, Hernando.

Marcel Boussac avec le crack Pharis, futur cher de race au Haras de Fresnay-le-Buffard.
Ultra sélectif, Niarchos n'avait pourtant qu'une soixantaine de poulinières, équitablement réparties entre la Normandie et les Etats-Unis dans son haras de Oak Tree Farm aux Etats-Unis. A ses débuts, il a fait le choix de l'entraineur idéal, François Boutin, accompagné d'une politique d'achat des poulinières de très grandes naissances issues des élevages les plus prestigieux du monde, qui étaient à l'époque disponibles sur les marchés d'élite, surtout à Keeneland aux Etats-Unis. C'est dans ce cadre qu'il avait fait l'acquisition en 1980 de Pasadoble (future mère de Miesque) puis via François Boutin en 1983 d'une yearling déterminante, nièce de Northern Dancer, achetée si chère même à ses yeux de milliardaire, qu'il l'avait appelée Coup de Folie ! Celle-ci est devenue la mère de Kingmambo, Exit To Nowhere, Hydro Calido et Coup de Génie. Notons qu'à la même époque, Khaled Abullah avait adopté la même politique pour démarrer son élevage, avec la réussite que l'on sait. Ancien maître de la Jet Set, ayant organisé des fêtes géantes sur le plus grand yacht du monde (le sien...), il avait ensuite complètement changé de mode de vie. Quand il venait à Fresnay, il laissait le château grandiose à ses invités pour loger dans une maison secondaire beaucoup plus modeste.

Stavros Niarchos, avec Miesque et Freddy Head.
Le patriarche est mort à 87 ans en 1996. Depuis, ses héritiers ont progressivement ralenti l'activité, tout en continuant à gagner de grandes courses avec par exemple Senga et Karakontie. Mais depuis 12 ans, Fresnay n'accueillait plus ou quasiment plus de chevaux, sauf les yearlings destinés aux entraineurs français. Et finalement, une dispersion spectaculaire a eu lieu en 2023 à Goffs, comprenant Alpha Centaura et Alpine Star, vendues chacune 6 millions d'euros à MV Magnier. La famille Niarchos a quand même conservé une femelle de chaque famille. Les quelques poulinières restant sont stationnées à Oak Tree Farm, dont les structures sont louées à Claiborne Farm, le grand haras du Kentucky, voisin et partenaire historique.

Cheikh Mansour Al Nayan
Juste après la vente des chevaux, en 2024, le Haras de Fresnay-le-Buffard était lui-même mis sur le marché publiquement. Evidemment, pour une telle structure, les clients sont rares, surtout s'il s'agit de conserver le domaine dans son entièreté et d'y relancer un élevage de chevaux de courses, contrairement à un candidat par exemple qui envisageait de tout revendre à la découpe. Et c'est là que Gérard Larrieu a pensé à Cheikh Mansour Al Nayan, le frère de l'Emir d'Abu Dhabi, dont il est le general manager hippique.

Le Haras de Fresnay-le-Buffard abrite actuellement 30 yearlings pur-sang arabes nés à Abu Dhabi.
Natif du sud-ouest, conseiller historique de Jean-Louis Bouchard, Gérard Larrieu travaille donc pour Cheikh Mansour, personnage jusqu'alors méconnu du monde des pur-sang, mais tout à fait essentiel dans l'industrie des pur-sang arabes, Il sponsorise toutes les courses nommées "The President's Cup" dans le monde, et contribue aussi au financement de l'Afac (Association Française de l'Arabe Course. Gendre de Cheikh Mohammed Al Maktoum, le maître de Dubaï Cheikh Mansoor, né en 1970, est le fils de Cheikh Zayed Al Nayan, qui est le fondateur des Emirats Arabes Unis en 1971. Le grand public connait surtout de ce pays le flamboyant émirat de Dubaï, dirigé par la famille Maktoum, mais les Al Nayan détiennent un pouvoir politique et financier considérable à la tête de l'émirat d'Abu Dhabi, plus sobre. Parmi ses nombreux titres, Cheikh Mansoor est vice-président des Emirats Arabes Unis, 1e ministre d'Abu Dhabi, ministre de la justice, etc...

Gérard Larrieu

Mathieu Legars
Réputé comme un visionnaire, passionné par la compétition dans un pays si fasciné par le sport qu'il accueille un Grand Prix de Formule 1, et investisseur à titre personnel dans le club de foot de Manchester City, Cheikh Mansour est de longue date impliqué dans les PSAR, pour lesquels il a acheté le Haras de Clairfeuille il y a 25 ans et plus récemment le Haras de Ginai. Mais cette fois, Fresnay le Buffard a été acquis pour les pur-sang anglais. Pour Gérard Larrieu, il a tout d'abord fallu convaincre le client de l'opportunité. Tout s'est déroulé en 1 seule journée.

Le domaine de Fresnay-le-Buffard est orné d'arbres centenaires qui ont joué un rôle majeur dans l'acquisition du haras par Cheikh Mansour.
" J'avais remarqué, un jour en visite chez Cheikh Mansour à Abu Dhabi, que celui-ci nourrissait une telle passion pour les arbres qu'il faisant planter au fil des années une véritable forêt en plein désert. Je ne l'avais pas prévenu avant de visiter le haras, afin d'être sûr de mon coup pour le contacter. Arrivé sur place, j'ai bien sûr tout visité mais surtout, j'ai bien pris le temps de faire des vidéos détaillées avec mon téléphone de tous les arbres prestigieux, dont de nombreux centenaires, qui ornent le domaine, autour du château et un peu partout le long des allées. J'ai demandé toutes les explications à un des plus anciens membres du personnel, également grand connaisseur d'arboriculture. En rentrant, je me suis arrêté sur la 1ère aire d'Autoroute avec de la 5G pour envoyer mes vidéos par whatsapp. Le soir-même, j'avais en réponse un message qui disait tout simplement : buy it immediatly ! "

L'affaire a été conclue pour 26 millions d'euros, et annoncée officiellement le 7 janvier 2025, pour l'achat du chateau, de 2 importantes maisons secondaires, de 200 boxes répartis en 6 écuries sur une surface de 325 hectares d'un seul tenant. Cette négociation s'est faite bien sûr avec la Safer, qui a aussi permis d'acquérir 5 hectares supplémentaires pour construire une quarantaine.

Dès lors, il a fallu attaquer une grande phase de travaux, sous la férule du nouveau directeur Mathieu Legars, formé à l'école de Coolmore en Irlande avant de travailler à Arqana. Au printemps dernier, ce dernier a eu seulement 2 mois pour présenter un grand plan avec devis détaillés. Car même si Marcel Boussac avait créé des structures ultra-modernes pour son époque, avec notamment des barns larges et lumineux contrairement aux traditionnelles écuries sombres et petites, il a fallu remettre en état de marche un haras à l'arrêt depuis 12 ans, en refaisant par exemple toutes les barrières devenus trop petites pour la taille des girobroyeurs d'aujourd'hui !

Fort heureusement, les prairies argilo-calcaires sont très saines par nature. Ici, pas de gadoue ni d'aménagement spécial pour les entrées de champs. Il n'empêche qu'il a fallu changer les portes des boxes, reconstruire l'irrigation y compris dans les abreuvoirs des écuries, et surtout refaire ces modules de clôtures en béton, très en vogue dans les années 60, changés en partie par des lices en bois et majoritairement par des lices en horserail. Et il y a 60 kms de clôture...un chantier confié à Normandie Drainage. Tous les travaux sont d'ailleurs réalisés par des artisans locaux, avec les conseils précieux de l'équipe des 12 membres du personnel Niarchos restés en place.

Mathieu Legars dirige les grands travaux du Haras de Fresnay le Buffard, et notamment les 60 kms de clotures en béton (à gauche) qui sont changés en horserail ou en bois (à droite)
"Aujourd'hui, une 1ère partie est totalement terminée", explique Mathieu Legars. " Nous proposons un barn de 30 boxes, équipé d'une selle gynéco, au milieu de 80 hectares divisés en prairies et paddocks par 12 kilomètres de clôtures. Dès demain, nous pouvons accueillir des juments de pensions pour des clients. " Ce sera une grande première pour Fresnay-le-Buffard, jusqu'alors possédé successivement par 2 éleveurs-propriétaires entièrement privés. " Et nous nous préparons aussi à rouvrir la station d'étalons, dans l'objectif d'accueillir des reproducteurs très haut de gamme en partenariat. C'est aussi la raison pour laquelle il nous faut impérativement pouvoir accueillir les poulinières extérieures dans les meilleurs conditions, car de nombreux propriétaires exigent que leurs juments soient stationnés sur place pour le poulinage puis la période de saillie."

Les terres accueillent 200 bovins et 200 moutons.
La 3e vie de Fresnay-le-Buffard sera ainsi multiple, comme l'explique Gérard Larrieu. " Il faut être réaliste et se rendre compte qu'actuellement, et même si on en a les moyens, on ne pourra pas faire aussi bien que Boussac et Niarchos en terme d'élevage, car contrainement aux époques anciennes, il n'y a pas à disposition le capital génétique présenté sur les marchés permettant de constituer une jumenterie d'un tel niveau. On a donc choisi la voie des étalons. Aujourd'hui, les meilleurs étalons d'Europe sont stationnés en Irlande, pour des raisons fiscales, et en Angleterre par la volonté des grandes écuries des Maktoum et Abdullah souhaitant conserver ces reproducteurs dans leurs haras de Newmarket. En France, on ne trouve actuellement que l'Aga Khan qui a les moyens de stationner de très grands étalons de stature mondiale en Normandie."

Gérard Larrieu en discussion avec Xavier Girard, le directeur de la Safer Normandie.
La question est bien sûr de savoir si Cheikh Mansour va quand même, comme chez les PSAR, se constituer un stock de juments PS personnelles et donc par conséquent une écurie de courses avec un effectif à l'entrainement. " J'y travaille" poursuit Gérard Larrieu. " La dernière fois que j'ai abordé le sujet, Cheikh Mansour m'a répondu que, comme dans le foot, il ne voulait pas acheter joueur par joueur, mais que je devais lui trouver une équipe."
En attendant, Fresnay va s'ouvrir au public et pas seulement via les juments des clients. " Cheikh Mansour est visionnaire. Si le chateau va rester privé, nous allons ouvrir une guest-house, un grand poney-club pour les enfants, mais également un musée qui va raconter l'histoire du haras, de la région, et bien sûr présenter l'émirat d'Abu Dhabi."

Longtemps associé au Prix Jacques Le Marois à Deauville, le Haras de Fresnay-le-Buffard revient d'ailleurs dans le rang des sponsors avec le Prix Jean Prat, Gr.1 pour les 3 ans en juillet. Mais le sponsoring s'étend à toute la journée. " C'était notre volonté de départ. Pour éviter la juste critique qui dit qu'il n'y en toujours que pour les gros, l'apport financier est réparti sur toutes les courses de la réunion. Les dirigeants d'Abu Dhabi ont toujours joué la carte de la France, et la relance de Fresnay le Buffard en est une nouvelle preuve."


