Saga Dream et les présumés incompétents (voire pire..)

20/03/2013 - Focus débourreurs
Déjà vainqueur du Prix du Conseil de Paris (Gr.2) à l'automne, Saga Dream vient de remporter le Prix Exbury (Gr.3). Son mentor Freddy Lemercier est pourtant considéré comme incompétent à entrainer professionnellement par France Galop. Son exemple particulier mais très spectaculaire fait ouvrir les yeux sur une question beaucoup plus générale
Faudrait-il en France avoir le coeur vraiment bien accroché et la passion du cheval à ce point dévorante pour résister à la lassitude, voir le dégout, et continuer à alimenter l'industrie des courses ? Actuellement, sur Paris-Turf, un débat très intéressant avec de nombreux intervenants non-institutionnels mais payeurs de pensions se porte sur la désertification des hippodromes et l'abandon des propriétaires, sur la tête desquels l'augmentation de la TVA n'est qu'un coup de massue supplémentaire sans être le problème fondamental.

La grande déprime
 
Du côté de l'élevage, c'est la grande dépression. Les petits éleveurs disparaissent par dizaines et le nombre de juments saillies est en chute libre. Tout cela malgré la hauteur des allocations et des encouragements par les primes, formidable en France par rapport au reste de l'Europe. L'argent n'est pas tout. Car chez ces gens là, les propriétaires/éleveurs, qui sont (outre les parieurs) les vrais financiers du système, c'est la déprime morale qui devient complète. Quel intérêt en effet de courir sur des hippodromes vides, froids et mornes, quel intérêt donc d'aller aux courses, quel intérêt donc de faire naître ou d'avoir des chevaux de courses si la vibration qu'ils sont sensés générer lors des compétitions a disparu ?
 
Mais alors que le drame semble avoir été enfin compris de tous, un pan entier de la population "équitante", en plein dans la génération des 30/40 ans qui est évidemment celle qui doit prendre le relais pour continuer à faire tourner (et financer) le système, est méthodiquement empêché de rentrer de plein pied dans le circuit.
 
Etre considéré incompétent
 
Exemple probant, Saga Dream met en lumière le talent depuis longtemps avéré d'entrainer de Freddy Lemercier. Son petit champion n'est pas un miracle car ce garçon avait gagné bien des courses avant lui. Et pourtant ce dernier n'est pas entraineur. Il est depuis 7 ans "permis d'entrainer", c'est à dire un amateur limité à 5 chevaux, avec un turnover maximum de 10 chevaux maximum dans l'année, divisés selon des règles très précises entre des sujets possédés et loués. Il aimerait bien devenir entraineur à part entière avec une licence publique délivrée par France Galop au terme d'un stage et d'un examen. Mais il a déjà été recalé 2 fois au pré-stage, où une sélection absolument drastique est réalisée. En effet, à la dernière session automnale 2012, sur 33 candidats au pré-stage, seuls 2 ont été retenus pour un seul décrochant son examen final ! Ces résultats délirants ont 2 conclusions possibles : soit les candidats ne sont qu'une bande d'abrutis innommables, soit l'examen est conçu de sorte à sabrer tout le monde, puisque les rescapés finissent par se compter sur les doigts de la main d'E.T.

Les doigts de la main d'E.T.
 
Ancien gentleman-rider vedette, Freddy Lemercier a crée et dirige depuis 10 ans un centre de débourrage et pré-entrainement en Anjou, l'Ecurie des Fées. C'est un établissement très bien équipé et ce professionnel est reconnu de longue date, ses boxes sont remplis de yearlings et de deux ans, dont bon nombre acquis de fortes sommes sur les rings, et confiés par des propriétaires, des éleveurs et certains des entraineurs les plus prestigieux dans l'Ouest et en France. Il a 5 employés, payés tous les mois dans les règles et son entreprise hippique est saine. Et pourtant, il est considéré comme incompétent pour devenir entraineur public, au même titre qu'Alessandro Botti, membre d'une grande famille italienne, à la tête d'une grosse antenne à Chantilly, et que tout le monde connait en Europe. Au même titre également que Valérie Seignoux, détentrice du statut intermédiaire d’entraineur particulier, et qui gagnait déjà des courses depuis longtemps avant de remporter un Gr.1 à Longchamp, avec le mémorable Les Beaufs dans le Prix Royal-Oak. Celle-ci frôle les records car elle a tenté sa chance 3 fois en vain...A titre personnel, j'ai (Arnaud Poirier, auteur de ces lignes, directeur de France Sire), du mal à considérer ces 3 personnes comme des abrutis.
 
 
Tous de sombres abrutis ?
 
 
En revanche, je me demande qui serait capable de répondre à de telles questions, et le véritable intérêt de celles-ci posées pour l'octroi du pré-stage :
 
  • Quel est l'organe situé entre le gros intestin et l'intestin grêle ?
  • A quel âge un gentleman n'a plus le droit de monter ? (NDRL : de toute façon, s'il n'a plus de licence, il ne risque plus de monter)
  • Combien le cheval a-t-il de paupières ? (NDLR : sur le manuel d'hippologie, il est indiqué que le cheval a 2 paupières plus une membrane qui fait office de paupière)
  • Quel est la limite d'un établissement d'entrainement secondaire (NDLR : c'est à dire le nombre de chevaux autorisés dans une antenne, ce qui n'est vraiment pas le premier souci d'un jeune entraineur, qui ne s'installe jamais avec un effectif tellement nombreux qu'il nécessite une vaste antenne extérieure.)
  • Combien de fois par semaine peut-on donner à manger du mâche (NDLR : il y a autant de réponses que d'entraineurs donnant du mâche et que de quantités de mâche données à chaque fois.)
 
A cette dernière question, Alessandro Botti a répondu « 2 fois », car c'était la méthode de son père et de son grand-père, entraineurs qui ont gagné des milliers de courses. Il avait sans doute faux, mais ne saura jamais la réponse. En effet, après l'échec, il faut prendre rendez-vous à Paris pour savoir où on s'est trompé, mais sous pour autant avoir droit à la bonne réponse. Les jeunes qui travaillent pour manger tous les jours ont-ils une journée de boulot à sacrifier pour cela ?
 

La punition
 
 
La cohorte des recalés comptait également, et ce pour la 2e fois de suite, Anne-Marie Poirier, permis d'entrainer depuis 7 ans, gagnante de nombreuses courses dont l'important Prix de Craon (l'Arc des AQPS) à Longchamp en 2011. Anne-Marie Poirier, épouse de Yann Poirier, est ma belle-soeur, et cette situation logiquement suscité l’intérêt de l'auteur de ces lignes pour ce thème depuis début 2012, avec une réflexion et une enquête menée de façon générale pendant un an.
Entre temps, celle-ci s’est même retrouvée dans une situation bien pire, car les commissaires viennent de lui retirer sa licence pendant 1 an ! Quelle est le crime a conduit à une aussi grave punition ? Pourtant rien de si terrible a priori : elle a pris une jument, nommée Une Histoire, officiellement sous sa propriété car elle avait atteint son quota de chevaux pris en location dans l'année. Elle a rendu la jument à son éleveur avec un pourcentage des gains obtenus fin 2012 (20% comme de coutume dans le cadre des locations), soit la somme fantastique de...6000 € ! L'AQPS en question n'avait gagné qu'une coursette à La Roche-Posay. Anne-Marie Poirier a elle-même alerté les services de France Galop, s'étonnant que la jument replacée chez un nouvel entraineur recourt immédiatement sous de nouvelles couleurs, alors qu'elle détenait toujours la carte de propriété signée à son nom par l'éleveur ! Confirmée en appel, cette décision de la "justice" de France Galop, dont les statuts font que les pratiques totalement internes n'ont aucun rapport avec les us et la logique de la justice française, est d'autant plus surprenante qu'un cas comparable, mais en version nettement plus lourde, celui de Remy Nerbonne concernant 4 chevaux (voir les Bulletin Officiel pour les détails) a conduit a une sanction de 3 mois.
 
 

La dénonciation

 
Sauf tsunami, elle n'aura jamais aucune licence publique et son cas est particulièrement intéressant, car il y a un drôle de climat actuellement et Anne-Marie cumule 3 défauts majeurs, dont 2 sont partagés par Freddy Lemercier :
 
  • Elle est étrangère (hollandaise), ce qui la fait tomber dans tous les pièges sémantiques des questions posées lors du pré-stage.
  • Elle est permis d'entrainer et ces gens-là sont aujourd’hui l'objet de la plus grande présomption de culpabilité. Car le Président en personne de l'Association des Propriétaire et Permis d'Entrainer, Jacques Le Dantec a envoyé une lettre aux commissaires à France Galop en demandant expressément d'opérer la plus stricte surveillance à l'encontre des permis d'entrainer qu'il décrit comme ayant pour beaucoup des pratiques illégales et des revenus masqués ! Voici donc un élu s'association qui dénonce ses administrés aux juges suprêmes et jette sur eux un terrible opprobre plutôt que de régler lui-même les problèmes qu'il imagine.
  •  Son mari est le patron du Haras de Chêne, grand centre de débourrage de pré-entrainement dans l'Ouest. Ce dernier, Yann Poirier, a demandé depuis des années, en tant que Président de l'Association des Débourreurs, que ceux-ci, qui sont devenus des membres essentiels de la filière (pratiquement tous les jeunes chevaux passent aujourd’hui par ce circuit avant de partir à l'entrainement) soient officiellement reconnus et licenciés par France Galop. Toutes ses lettres sont restées mortes, des rendez-vous sans lendemain, ses explications transformées en prêches dans le désert. Les débourreurs pré-entraineurs ne sont pas des gens reconnaissables aux yeux de la maison-mère. Et donc même si on possède les infrastructures, le personnel, l'expérience de la gestion d'une entreprise et du travail des chevaux, il ne fait manifestement pas bon pratiquer ce métier quand on veut devenir entraineur public...
 
 
Télécharger la lettre envoyée par Jacques Le Dantec (Pdt des Permis d'Entrainer) à Henri Pouret (Directeur de la Règlementation à France Galop), accusant de triche de plus en plus de PE et demandant des sanctions.
 

Le principe même de la compétition
 
 
Mais finalement, quel est donc l'intérêt d'empêcher ces gens d'entrainer des chevaux de course avec le vrai statut d'entraineur ? A France Galop, même au sommet, on argue que les entraineurs sont déjà dans une situation financière calamiteuse (ainsi le décrit à juste titre la commission Jeanneret) mais aussi qu'il faut éviter d'empirer la situation en augmentant des effectifs avec des jeunes sans avenir, qu'on abhorre de façon général les systèmes libéraux et qu'on y préfère une "économie" contrôlée.
 
Franchement, c'est de la perfusion et de l’assistanat. C’est refuser de voir que les courses sont une activité sportive régie par les très basiques et simples lois de la compétition. C'est à dire que les plus forts gagnent et que les autres perdent. Sachant que tout le sel de ce jeu réside dans le fait que la frontière entre les gagnants et les perdants se franchit très rapidement, souvent sans prévenir, dans les deux sens ! C'est ainsi que les chevaux se disputent entre eux les victoires et que tous les professionnels considèrent leur activité, quel que soit leur âge. Chacun doit se débrouiller de son mieux.
 
 
La génération perdue
 
 
Et enfin, sachant que tous les gens précités sont eux-mêmes de propriétaires, entourés de nombreux amis candidats au propriétariat, peut-on croire que les nouveaux propriétaires, dont les profils type sont à puiser dans les trentenaires/quadra financièrement à l'aise grâce à leur capacité de travail et d'innovation, et cherchant par les courses un peu de fun, d'adrénaline, de convivialité et d'excitation sportive, seront motivés par des «  vieux » entraineurs, pour beaucoup en difficulté, poursuivi par la MSA et dont les finances ainsi que les palmarès sont aussi clairsemés que leur chevelure ? Bien sûr que non.  Si certains candidats peuvent se retrouver en confiance entre les mains de pros confirmés dans un panel assez varié pour aller de Royer-Dupré à Gauvin en passant par Pantall, Rouget, Rohaut et d’autres personnages de ce genre à la moralité sûre, en plat et en obstacle, ces derniers ne seront pas assez nombreux pour ramener à eux-seuls sur nos hippodromes les centaines de propriétaires qui font aujourd’hui défaut.
Aussi vieux que les conflits de génération, qui sont vieux comme le monde, ces gens dont le retour est tant espéré ne reviendront qu'avec des professionnels qui partagent les codes de leur génération. L'entraineur est l'homme de l'art, écouté de tous les éleveurs/propriétaires. Ne pas laisser la chance aux jeunes candidats à la profession d'entraineur est un suicide collectif pour toute l'institution.
 
 
Arnaud Poirier
 
Pas défenseur ni de la veuve ni de l'orphelin mais directeur de France Sire, éleveur, propriétaire, payeur et encore passionné de courses de chevaux.