Grand National 1956 : Devon Loch, ou la défaite la plus cruelle de l'histoire

01/04/2026 - Actualités
Alors que samedi se déroulera la 178e édition du Grand National à Aintree, remontons le temps pour se pencher sur l'édition 1956. À quelques dizaines de mètres du poteau, la victoire ne pouvait plus échapper à Devon Loch. Et pourtant, le cheval appartenant à la Reine d’Angleterre a transformé le Grand National en un drame absolu, offrant l’une des scènes les plus inexplicables de l’histoire des courses.

   Alors qu'il filait au poteau, Devon Loch s'est retrouvé dans une position incongrue

 
Il y a des courses qui dépassent leur simple résultat pour entrer dans la mémoire collective de tout un peuple. Le Grand National 1956, disputé à Aintree le 24 mars, appartient à cette catégorie. Non pas pour son vainqueur, l’irlandais E.S.B., mais pour une scène irréelle, presque tragique, qui continue près de 70 ans plus tard d’habiter l’imaginaire des courses. Ce jour-là, tout était pourtant écrit pour un triomphe royal. Dans une Angleterre encore marquée par l’après-guerre, la présence de la famille royale à Aintree électrise une foule immense. Au cœur des regards, Devon Loch, propriété de la Reine Mère, confié au champion jockey Dick Francis. Le cheval arrive avec des lignes solides, une préparation idéale, et surtout une popularité immense. Dans les tribunes comme chez les bookmakers, on attend un sacre historique.
 
 
       La Reine Mère et sa fille Elizabeth II arrivant à l'hippodrome d'Aintree
 
 
Le Grand National 1956 s’inscrit également dans une période charnière pour la médiatisation du sport. À cette époque, la télévision commence à s’imposer au Royaume-Uni, mais les relations entre les organisateurs et les diffuseurs restent tendues. Aintree entend conserver le contrôle de son événement et limite fortement son exposition. L’épreuve est suivie massivement à la radio, mais ne bénéficie pas d’une couverture télévisée moderne.
 
 
La course n'était pas diffusée en direct à la télévision, mais Pathé était heureusement présent pour produire ce reportage
 
 
La course, comme souvent à Aintree, est une épreuve d’usure. Les fences mythiques font leur œuvre, et les chutes se multiplient. Le rythme est soutenu d’un bout à l’autre de la course et le peloton se disloque progressivement. À mesure que les obstacles se succèdent, Devon Loch gagne du terrain avec une aisance déconcertante. À cinq obstacles du but, il prend le contrôle. À la dernière haie, il domine déjà nettement E.S.B., son ultime rival. Alors qu’il file vers le poteau, sans opposition apparente, Devon Loch se désunit brusquement. Comme surpris par un obstacle invisible, il esquisse un mouvement de saut, perd l’équilibre et s’effondre sur le ventre. Le geste est aussi soudain qu’absurde. Dick Francis se retrouve projeté sur les oreilles de sa monture, parvient à rester en selle mais le couple est à l’arrêt et la victoire disparaît. Derrière, E.S.B. n’a plus qu’à poursuivre son effort pour s’imposer sans avoir réellement combattu.
 
 
       Le jockey Dick Francis rentre au vestiaire en pleurs
 
 
L’image frappe durablement les esprits. D’autant plus qu’elle ne trouve aucune explication claire. Dès le lendemain, les hypothèses se multiplient. Défaillance physique, perte d’équilibre, réaction au bruit, illusion d’optique… aucune théorie ne s’impose réellement. Le caractère inexplicable de la scène participe à sa légende. Plus le temps passe, plus le mystère s’épaissit. Devon Loch n’est pas seulement un cheval battu, il devient une énigme. L'hypothèse la plus probable demeure aujourd'hui que le hongre ayant franchit la rivière de tribunes au tour d'avant s'est trouvé perturbé lorsqu'il est arrivé au coté de cet obstacle. De plus, les encouragements de la foule ayant atteint un niveau de décibels rare, le cheval s'est trouvé déboussolé.
 
Au cœur de cet épisode, la figure de Dick Francis ajoute une dimension supplémentaire. Ancien pilote de la Royal Air Force durant la Seconde Guerre mondiale, devenu ensuite jockey de tout premier plan, il est alors au sommet de sa carrière. Cette chute, vécue en direct devant tout un pays, aurait pu l’anéantir sportivement. Elle marque au contraire un tournant. Après avoir progressivement mis un terme à sa carrière en selle, Francis entame une seconde vie hors du commun. Il devient journaliste, puis romancier, et s’impose comme l’un des auteurs les plus lus de sa génération. Ses romans, souvent inspirés de l’univers des courses, rencontrent un succès mondial. Rarement un homme aura connu une trajectoire aussi singulière, passant des champs de bataille aux pistes d’Aintree, puis aux rayons des librairies.
 
Dans les tribunes, la réaction de la Reine Mère, restée célèbre, résume à elle seule la nature profonde des courses : un mélange de grandeur et de cruauté, où rien n’est jamais acquis avant le passage du poteau. « That’s racing ! » dira t’elle après cette cruelle désilusion dans la course la plus populaire du Royaume. Un flegme typiquement britannique.
 
 
   Dans les tribunes la famille royale est passée du sourire à l'incompréhension en une fraction de seconde

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