La Poule d'Essai 1990 de Kendor : le crack très mordant de Maisons-Laffitte

13/05/2021 - Grand Destin
Animal particulièrement féroce de caractère, Kendor reste comme le meilleur compétiteur de plat entrainé à Maisons-Laffitte des temps modernes. Vainqueur de la Poule d'Essai des Poulains en 1990, tenu en main par un apprenti nommé Thierry Gillet, l'élève de la famille Bader marque encore d'une empreinte profonde l'élevage en France. Mais diable qu'il n'était pas toujours aimable... C'est d'ailleurs pour cela qu'il est revenu d'Australie avant d'être vendu autour d'une table au Crédit Agricole. En partenariat avec France Galop.


Monté par Maurice Philipperon, Kendor remporte en roue libre la Poule d'Essai des Poulains en 1989

 

Tout sa vie, ce génie gris a fait peur à tout le monde. Mais en même temps, Kendor a incarné un vrai destin français devenu la plus grande fierté de Maisons-Laffitte avant de porter très haut le drapeau de l'élevage national. Champion en piste, vainqueur explosif de la Poule d'Essai des Poulains en 1989, Kendor a laissé un legs immense en tant qu'étalon, ayant fait la monte au Haras de la Reboursière et du Montaigu, où il était arrivé après une vente sous pli cacheté au Crédit Agricole... et jusqu'à sa mort en 2007.

 

 

La vie de Kendor est un roman. Il était aussi irrascible de caractère que sympathique fut son entourage. Fils de Kenmare, il avait hérité de sa robe grise mais aussi de son caractère très bouillant, qui se transmettait aussi immanquablement que directement via cette fameuse lignée mâle (dans cet ordre) : Kenmare, Kalamoun, Zeddaan, Grey Sovereign, Nashrullah.

 


Le Haras de Mesnil-Vicomte

 

Son éleveur, Adolf Bader, connaissait la famille maternelle par coeur puisque cette souche était entrée dans le giron de son Haras privé de Mesnil-Vicomte, près de Gacé dans l'Orne, depuis l'achat de son arrière-grand-mère Orleans Belle 30 ans ans avant sa naissance. Né en 1916 en Suisse alématique, ancien gentleman-rider, entrepreneur dans les travaux publics, Adolf Bader confie en 1956 ses 1e pensionnaires à un compatriote, Kurt Ippen, qui est installé à Maisons-Laffitte. 15 ans plus tard, il se lance dans l'élevage et trouve à acquérir les terres du Mesnil-Vicomte en 1972.

 


Revenu du Vénézuela, Canonero remporte une victoire sensationnelle dans le Kentucky Derby en 1971, quelques mois après qu'Adolf Bader ait acheté sa soeur aînée.

 

 Il peut y installer la fameuse Orleans Belle, une jument qu'il a achetée 2 ans plus tôt pour une poignée de guinées en fin de saison de 3 ans en Angleterre. Entre temps, cette modeste placée à Brighton en Angleterre a pris une valeur aussi considérable qu'inattendue grâce à son frère cadet d'un an, Canonero. Vendu $ 1.200 yearling aux USA, il est exporté au Vénézuela mais se trouve être un sujet hors du commun. Entrainé par Juan Arias, il retourne en Amérique du Nord pour s’octroyer le Kentucky Derby (devant Jim French et Bold Reason) et les Preakness St. et se classe 4e des Belmont St., en dépit d’une maladie de peau. Pour l’anecdote, il est statufié sur l’hippodrome de La Rinconada à Caracas.

 


A 2 ans, Kendor pulvérise l'opposition dans le Grand Critérium, et gagnant devant Along All, Ecossais, Local Talent et Prestigieux.


Adlof Bader (à gauche) et Raymond Touflan (à droite)

 

 

Né en 1986, le jeune Kendor est confié à Raymond Touflan, l'entraineur des "Bader" installé à Maisons-Laffitte comme Ippen avant lui. Solide gaillard très sympathique, Touflan a déjà sorti des sujets de grande valeur malgré son effectif réduit à une trentaine de pensionnaires, tels la classique Theia, la seule gagnante de Critérium des Pouliches (Prix Marcel Boussac) entrainée en terre mansonnienne), le champion sprinter Sky Lawyer ou le stayer Comte du Bourg déjà pour Bader. Malgré son caractère,  Kendor présente tout de suite un talent immense et pulvérise l'opposition dans le Grand Critérium (Prix Jean-Luc Lagardère) à 2 ans. Au printemps de ses 3 ans, Kendor enchaîne. Lauréat en roue libre du Prix de Fontainebleau (Gr.3), toujours monté par Maurice Philipperon, il réalise une démonstration dans la Poule d'Essai des Poulains. Tout le clan Bader, Adlof et sa fille Monika, la famille Touflan, peut accueillir avec une immense fierté le champion tenu en main par le dernier apprenti de la maison, un certain Thierry Gillet qui deviendra un grand jockey vainqueur d'Arc de Triomphe avec Bago.

 


Kendor à l'entrainement à Maisons-Laffitte

 


Le dernier apprenti de Raymond Touflan, Thierry Gillet, tient en main Kendor.

 

Alors âgé de 68 ans, Raymond Touflan quitte la scène quelques mois plus tard donc par la grande porte après avoir offert à son cher centre d'entrainement de Maisons-Laffitte un succès de Poule d'Essai qui reste dans les mémoires grâce à la trace laissée ensuite au haras par Kendor. En effet, Kendor n'a pas pu répéter en course et sa carrière sportive s'est arrêtée dès l'été, sur une 4e place dans le Grand Prix de Paris de Dancehall. Il a laissé sa place de leader de la génération en France sur le mile à  Polish Précédent. Mais tandis que ce dernier, tout comme Dancehall, ont échoué au haras, Kendor fut un étalon formidable.

 


Gilles et Aliette Forien (photo APRH)

 

Et pourtant, Kendor a débuté... en Australie ! Créateur de l'Agence FIPS; le courtier Gilles Forien a longtemps travaillé en collaboration avec la famille Bader. Il nous raconte cette histoire incroyable : " John Messara, le fameux propriétaire d'Arrowfield Stud en Australie, a souhaité acquérir le cheval. Il est venu dans mon bureau Rue du Cirque à Paris, où nous avons fait affaire et je lui ai demandé s'il voulait aller voir le cheval ensuite. Quand il est arrivé, Kendor s'est échappé et s'est retrouvé dans le jardin...En revenant, il m'a dit que le cheval n'avait vraiment pas l'air facile mais qu'il confirmait quand même son achat." Kendor prend l'avion pour l'Australie, mais l'histoire va tourner court car devenu étalon, Kendor est ingérable sur place. " Je crois qu'ils ont voulu le mater, mais on ne pouvait pas dominer Kendor, il fallait composer avec lui. Après seulement 2 saisons, Messara ne voulait plus le garder. Alors directeur du Haras du Bois Roussel, Louis Champion a été mis au courant. Il a racheté Kendor qui est donc revenu en France. Mais au bout d'un an, le Bois Roussel a subi des difficultés financières. Le Crédit Agricole a exigé de vendre Kendor au plus offrant. On s'est retrouvé à 4 ou 5 candidats autour d'une table dans les bureaux de la banque, et nous avons chacun donné notre proposition dans une enveloppe comme si c'était un réclamer. Nous avions livré la meilleure offre et nous avons assitôt lancé une syndication, dont fit partie la Marquise de Moratalla, pour pouvoir payer le cheval."

 


Kendor a accomplit une formidable carrière d'étalon au Haras de la Reboursière et du Montaigu. Mais notez bien un détail. Le cheval est ici pris en photo d'une manière non académique dans le placement de ses jambes, sa crinière et son ombre. Peut-être refusait-il les séances de poses ?

 

Et c'est ainsi que Kendor est arrivé en 1992 au Haras de la Reboursière, appartenant à Aliette Forien, l'épouse de Gilles Forien. " Nous avions une équipe qui savait bien gérer le cheval, le problème se posait surtout pour gérer les congés de cette équipe. " Dès sa 1ère génération française, Kendor s'est llustré avec Marie de Ken, gagnante de Gr.3 pour les Bader. Mort en 2007, juste après la 2e place de son fiils Literato dans le Prix du Jockey-Club, ce fut un étalon formidable mais aussi un fameux père de pères (comme avec Kendargent) et un fameux père de mères. C'est l'auteur de la 2e mère de Baby Rider, lauréat du dernier Prix Greffulhe (Gr.2) élevé par le couple Forien. Rival mais complémentaire de Linamix (père de mère de... Kendargent), qui a d'ailleurs gagné la Poule d'Essai un an après lui en 1990, Kendor est le père de mère d'un gagnant de Poule d'Essai des Poulains, Tin Horse, lauréat sous la casaque de la Marquise de Moratalla. 

Adolf Bader s'est éteint à 98 ans en 2014, un an avant Raymond Touflan, disparu en 2015 à 93 ans.


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