La chronique Facebook : " Verema est morte à Melbourne "

11/11/2013 - Grand Destin
Je n'ai jamais encore côtoyé la mort. Pas du plus près du moins. Pas au point de m'en faire perdre mes repères. Ces quelques humains qui m'acceptent semblent se rendre immortels, un souci de préservation des plus salutaires pour ce cœur en sucre qu'est le mien. Seulement, à défaut peut-être de comprendre l'être humain, j'ai jeté mon dévolu sur les pur-sangs, leur accordant l'intégralité de mon âme, de mon amour et de mon respect.

Verema est morte à Melbourne en Australie.

Ces pur-sang sont l'incarnation même de mon propre fonctionnement. Avec eux, je n'ai pas peur. Avec eux, il n'y a que la joie qui me transperce. Pas de honte, pas de doutes existentiels. Ils vont et viennent, galopent le temps d'une bourrasque des plus brèves, et se retirent de la scène. Optimal, moi qui suis incapable de maintenir une quelconque amitié. Parfois je me sens pur-sang. Emprisonnée dans ma carcasse, bâillonnée par mon esprit si instable, moi aussi je tais mes maux. Ils sont peu à parvenir à me détacher de ces entraves. Ils sont peu, il est même seul, à entendre ce long discours qui se crie dans mes yeux. Il est mon lad, mon confident, mon complice. Et il a encore tellement à comprendre de moi.


Je n'ai jamais tutoyé la mort, jamais eu le cœur brisé par la disparition d'un être de mon espèce. Mais mes amis tombent tous les jours. Et parfois plus douloureusement que d'autres. Sous l’alibi de la passion, l'on accepte la perte de nos soldats. Inévitablement, ils tomberont. Inévitablement, nos cœurs imploseront. Il est impossible de mener une guerre contre la fragilité du pur-sang, car c'est tout ce qui les caractérise. Des monstres de puissance à la générosité sans égale, victimes d'une vulnérabilité paradoxale. Jamais un pur-sang ne disparaît sans emporter avec lui une partie de l'âme de son meilleur ami. Cela me concerne aussi.

Cela ne faisait que quelques heures à peine que je m'étais endormi, mais déjà il me fallait me lever. Bien plus tôt que de coutume, bien avant l'aurore, il n'était que 4h40. Mais j'allais rejoindre mes amis pour quelques minutes, et me rendormir en joie. L'impatience me guidait jusqu'au sofa. J'allumais mon écran sur la chaîne du cheval et découvrait une vingtaine de camarades défilant sous les rayons estivaux sur la mythique piste de Melbourne. Un dépaysement total dans cette nuit hivernale.


Parmi tous ces chevaux, issus des quatre coins du monde, trois français. Très Blue, qui caressait il y a quelques semaines encore la pelouse fraiche de Beaupréau, Dunaden, courageux gradé et lauréat de la course deux ans auparavant, et Véréma, pouliche princière qui avait l'honneur de baptiser enfin ses couleurs dans la grande course.
Je m'étais levé essentiellement pour elle. Parce que Véréma, je l'aime. Pas pour ses beaux yeux, non, ils sont affreux, taillés sous la forme d'une amande disgracieuse. Ni pour ses courbes féminines, inexistantes dans une carrure structurée aux muscles éclatés. Mais pour son courage, sa finesse calculée dans une accélération affinée, pour son caractère imperturbable et dominateur, pour son regard de guerrière. Pour la toute première fois, une princesse "vert et rouge" se lance à l'assaut de la Melbourne Cup, ce sang si précieux, cet élevage si sympathique coulant dans ses veines. Quel bonheur de la voir ici, cette course de longue haleine lui colle à la peau.


C'est l'heure. Ils s'élancent enfin. L'Australie cesse de respirer, littéralement. Moi aussi. Elle prend son temps, se fait discrète à l'arrière du peloton. Mi-ligne d'en face, les chevaux se fondent en une masse indistincte. Un cheval s'arrête subitement. Mon cœur se serre, je sais que pour lui, la vie cessera dans quelques instants. Mais je ne réalise pas encore. Entrée de ligne droite finale, tous les chevaux s'étalent sur la piste, se cherchant une place libre pour fournir leur effort. Je la cherche. Elle n'est pas en tête, elle ne clôture pas le groupe. La casaque princière est nulle-part. Je comprends. Et je m'effondre. Les journalistes sur le plateau l'annoncent inexistante dans la course. Cela me semble tellement incroyable, ils n'ont rien vu. Le cœur léger, ils rendent l'antenne. Le cœur en miette, je ne peux contenir ma peine. Pour ne pas gâcher la fête, les médias australiens passent le drame sous silence, eux aussi. J'ai mal. Mon amie a quitté subitement la scène, sans un mot, sans un hommage, sans la moindre reconnaissance. Son cavalier du matin court sur la piste, inconsolable, les larmes déferlant sur son visage torturé. Il rejoint sa belle, l'accompagne dans ses derniers instants. Véréma meurt loin de tout, loin de nous, loin des spectateurs acclamant le vainqueur. En un ultime souffle, elle accable un peu plus mon cœur.

Voir aussi...