Prix de Reux : Ventura Storm en souvenir d'une ch'ti, Top Twig

08/08/2016 - Grands destins
L’élève de 3 ans de Richard Hannon n’a fait qu’une bouchée de ses adversaires dans le Prix de Reux, une préparatoire au Grand Prix de Deauville. Issu de la première production de Zoffany (Dansili), il a pour aïeule maternelle, Top Twig, une jument irlandaise importée dans le Nord par la famille Wattinne en son haras de Blingel. Par Xavier BOUGON.  

Ventura Storm et Gregory Benoist sont les vainqueurs 2016 du Prix du Reux ©APRH

 

Le Prix de Reux et les anglais

Créé en 1960 sur la distance de 3.000 mètres, le Prix de Reux n’est ouvert qu’aux seuls 3 ans. Puis à partir de 1968, tout en étant raccourci (2.600 puis 2.500 mètres), il est fermé à la jeune génération. Les jeunes ne seront de nouveau admis qu’à partir de 1990. Si l’on prend cette date comme référence, Richard Hannon est le troisième concurrent anglais à s’être imposé dans la préparatoire au Grand Prix de Deauville. Peter Chapple-Hyam figure au palmarès en 1998 avec le 3 ans, Dark Moondancer (futur propriété du regretté Beniamino Arbib et pensionnaire d’Alain de Royer Dupré qui terminera, trois semaines plus tard, au pied du podium du Grand Prix de Deauville). John Gosden est, en 2014, le second anglais avec Gatewood (Galileo), second ensuite du Grand Prix.

Puis Richard Hannon inscrit son nom grâce au fils de Zoffany qui enlève, d’une main de maitre, la quatrième édition du Prix de Reux, promu Gr.3 depuis 2013.

 

Ventura Storm, propriété d’une écurie de groupe anglaise

Ventura Storm est la propriété d’un syndicat anglais de co-propriétaires, Middleham Park Racing, qui l’avait acheté, par l’intermédiaire des courtiers Peter et Ross Doyle, 110.000 Guinées à la Tattersalls Craven Breeze-Up Sale 2015. Ventura Storm passait ainsi pour la troisième fois sur un ring de ventes : tout d’abord en tant que foal chez Goffs (payé 54.000 € par Tally Ho Stud), puis en tant que yearling, toujours chez Goffs (payé 50.000 €).

Il n’était pas inconnu du public français puisqu’il avait osé affronter les The Gurkha et consorts dans le Poule d’Essai de Deauville puis avait disputé le Prix du Jockey Club (d’Almanzor). L’an dernier, il avait fait la fermeture de Longchamp en participant au Prix Jean-Luc Lagardère-Grand Critérium, celui d’Ultra.

 

 

Le podium n'était pas assez grand pour accueillir tous les copropriétaires de Ventura Storm ©APRH

 

Notes :

L’écurie de groupe Middleham Park Racing, fondée en 1995, avait un autre partant lors de la réunion de Deauville, Donjuan Triumphant, à l’entrainement chez Richard Fahey, installé dans le Yorkshire. Second du Prix Maurice de Gheest (de Signs of Blessing), il avait aussi enlevé le Critérium de Maisons-Laffitte l’an dernier, une année qui voyait également la victoire de Great Page dans le Prix du Calvados.

 

Son cousin, Gutaifan, vainqueur à Maisons-Laffitte puis second du Morny

La grand-mère de Ventura Storm, Mathaayl (1989 Shadeed, issue de l’élevage Shadwell, celui d’Hamdan Al Maktoum) est aussi celle de Gutaifan (2013 Dark Angel), vainqueur l’an dernier, sur nos terres, du Prix Robert Papin pour les couleurs qatari d’Al Shaqab Racing (acheté foal) et toujours l’entrainement de Richard Hannon. Il avait ensuite été dominé par le pensionnaire de John Gosden et compagnon de couleurs, Shalaa (Invincible Spirit), dans le Prix Morny.

Mathaayl est une fille de Manal, propre sœur, par Luthier, de Tip Moss et de Twig Moss, une histoire à suivre ci-après.

 

Voir la vidéo de Gutaifan, étalon à Yeomanstown Stud lors de l'Irish Stallion Trail 2016

 

Top Twig, proche parente de Levmoss, avait élu domicile chez les Wattinne

René Wattinne confie son haras de Blingel à ses fils, René-Jean et Michel. En 1970, l’année du décès de leur père, ces derniers font l’acquisition d’une trois ans irlandaise, Top Twig, non placée par deux fois (à quatre jours d’intervalle) en septembre de ses 2 ans en Angleterre (entrainée par Kenneth Payne). Fille d’High Perch (Alycidon) et d’une mère descendante d’une certaine Astrid Wood (d’où Levmoss en provenance de l’excellent élevage McGrath), Top Twig est pleine de Hul A Hul (Native Dancer) et quittera le ring après une dernière enchère à 3.000 Guinées irlandaises.

 

Une remarquable matrone

On a coutume de dire que la foudre ne tombe jamais deux fois au même endroit mais, dans ce cas précis, elle est tombée non pas une fois, non pas deux fois mais trois fois consécutivement :

Le premier produit à naitre à Blingel s’appellera Twig. Présenté yearling à Deauville, il est vendu 56.000 Francs à Pierre Bensussan. Saillie ensuite par Luthier (sa seconde année de monte), Top Twig mettra au monde encore un poulain nommé Tip Moss qui, comme son frère, quittera le ring de Deauville pour 45.000 Francs, prix payé par Paul Guichou. La troisième année, les frères Wattinne, qui sont porteurs de parts dans la carrière de Luthier, font de nouveau appel à lui. Naîtra Twig Moss, vendu à Deauville pour 100.000 Francs à Richard Brooke

L’investissement des deux frères Wattinne va porter ses fruits grâce aux trois premiers produits de leur mère.

 

- Twig (1971) est placé sous la coupe du marseillais Albert Orcière qui va lui faire gagner à 2 ans le Prix Delahante puis à 3 ans, le Prix Georges Trabaud. Son entourage le juge digne de monter à Longchamp où il doit se contenter de la 4ème marche du Prix La Force (d’Un Kopeck). Puis sous la responsabilité de Gilles Delloye, il va s’adjuger le Prix de la Côte Normande (Gr.3, futur Prix Guillaume d’Ornano) devançant deux excellentes pouliches, Northern Gem et Tropical Cream (future mère de Tropicaro). Il se classera second de la dernière édition du Prix Caracalla (Gr.3) (de Bakuba) et 3ème de son compagnon d’écurie Wittgenstein dans La Coupe de Maisons-Laffitte (Gr.3) et dans le Prix Prince d’Orange (Gr.3). A 5 ans, il est devancé par une certaine Ivanjica dans le Prix Prince d’Orange et par Iron Duke dans La Coupe de Maisons-Laffitte après avoir enlevé un gros handicap à Deauville. A 6 ans, il est vendu pour le Japon où il effectuera une nouvelle carrière au haras.

 

Tip Moss

 

- Tip Moss (1972) a rejoint l’écurie de Noël Pelat qui va lui faire gagner à 4 ans son bâton de maréchal à l’issue du Grand Prix d’Evry pour sa rentrée devançant l’autre rentrant, le Wertheimer, Saquito. Viendront ensuite une 5ème place dans le Prix Ganay et deux 3èmes places dans le Prix Dollar (en mai) (de Kasteel) et surtout celle du Grand Prix de Saint-Cloud (de Riverqueen). Il avait enlevé à 3 ans à Toulouse le Grand Prix de la Ville et obtenu quelques autres accessits notamment dans le Prix Daphnis (Gr.3 à Evry), le Prix Foy (Gr.3 encore) (de Kasteel et On My Way, son compagnon d’écurie), le Prix du Conseil de Paris (Gr.2) (2 fois), le Prix Jean de Chaudenay (Gr.2), le Prix Ganay (4ème d’Arctic Tern), le Grand Prix de Nantes. A 6 ans, il se classe trois fois second à l’étranger : en Belgique devancé seulement par un autre français, Dom Alaric, dans le Grand Prix Prince Rose et en Allemagne : second du Grosser Preis von Baden et second du russe Aden dans le Grosser Preis von Europa tout en devançant Trillion.

Il prendra ses nouvelles fonctions d’étalon à 8 ans (1980) au Haras de la Croix Sonnet (chez Noël Pelat) à une époque où l’obstacle n’avait rien de «fashion», à défaut de l’actuel marché britannique et où les étalons de ce profil n’étaient considérés qu’avec un certain mépris. Néanmoins, bien que mort pas si vieux à 21 ans, il s’imposera comme un chef de race de l’obstacle trouvant même un successeur de tout premier plan son fils, Mansonnien.

 

Twig Moss

 

- Twig Moss (1973) prendra ses quartiers chez Charley Milbank qui lui fait gagner le Prix Noailles (Gr.2) après avoir débuté victorieusement sa saison de 3 ans à Cagnes. Il s’incline ensuite dans le Prix Hocquart (3ème de Grandchant) et surtout dans le Prix du Jockey Club (second de Youth). Après une 5ème place dans la Benson and Hedges Gold Cup (future International St. à York) (de Wollow et Crow), il participera en octobre au Prix de l’Arc de Triomphe, l’édition gagnée par Ivanjica devant Crow. Il est vendu en 1978 (à 5 ans) comme étalon et est exporté en Australie (Milluna Stud puis Turangga Stud) où il y fera toute sa carrière jusqu’en mars 1995, date de sa mort.

 

Notes :

La Haras de Blingel situé à Auchy les Hesdin (Pas de Calais) a été créé en 1913 par Gustave Wattinne (cerise toque bleue, grand industriel à Roubaix et initiateur des courses du Touquet, décédé en 1929).

Il débute avec six poulinières achetées à Newmarket presque un siècle avant la disparition de l’élevage (vente de 23 poulinières et 14 yearlings en février 2009). En 2010, le haras a été repris pour une activité de sport équestre.

 

- Hul a Hul (né aux USA) avait débuté sa carrière d'étalon aux USA (1968) puis sera importé dès sa seconde saison en Irlande. Il sera exporté en France en 1975 par le Dr Laszlo Urban en son haras du Manoir Saint-Georges (à Coudray Rabut dans le Calvados). A partir de 1978, il est transféré au Haras d'Ellon.

 

Top Twig, la reine de Blingel, vendue pour la Normandie puis pour les USA

Après ces fameux trois frères, Top Twig va rester vide de Carvin (autre produit issu de l’élevage Wattinne) et donnera naissance à trois futurs vainqueurs qui n’auront rien de comparable avec leurs aînés :

 

- Topsin (1975 Dictus, élevage Wattinne), nommé ainsi en souvenir d’un crack de concours hippique (Coupe de Paris en 1928) ayant appartenu à René Wattinne. Il est vendu 540.000 F. yearling par Ravi N. Tikkoo, destination l’Angleterre où il est vainqueur.

- Twig Dancer (1976 Hul A Hul, pour reproduire le même croisement que le fils aîné), acheté 270.000 F. yearling par William Stamps Farish qui le confiera à John Fellows. Vainqueur d’un handicap à 3 ans à Evry, il sera ensuite exporté aux USA.

- Topper (1977 Val de l’Orne), acheté 820.000 F. yearling par Jacques Wertheimer, vainqueur à quatre reprises, de 3 à 5 ans, sous la coupe d’Alec Head.

 

En 1979, Top Twig va donner naissance à la première pouliche de la fratrie, Manal (Luthier). Elle aurait été élevée (pour le compte de William Farish) dans le Calvados (peut-être née à Blingel). Exportée foal dans le Kentucky, elle rejoindra le ring des Keeneland July Select l’année suivante. Achetée $ 525.000 par Harry Thomson-Jones pour le compte d’Hamdan Al Maktoum, elle sera incapable de prendre la moindre allocation en trois sorties sur le territoire anglais.

 

C’est de Manal (morte en 1989) que descend notre gagnant du jour, Ventura Storm.

 

Aussi bizarre que cela puisse paraître, les généalogistes n’auront aucune nouvelle des USA à propos de Top Twig de 1980 à 1983. En 1984, elle donne naissance à Lane’s End Farm à Mihtarah (Alleged) qui, après avoir été vendue yearling $ 210.000 aux ventes de sélection de juillet à Keeneland, disparaitra de la circulation. En 1985, Ice Twig (Arctic Tern) est vendue en juillet pour $ 150.000 à destination de l’Australie où elle a été poulinière.

 

En novembre 1985, Lane’s End Farm présente Top Twig à Keeneland, pleine d’Alleged. Retirée à $ 175.000, elle donnera naissance l’année suivante à Brush Aside (1986 Alleged) qui fera l’actualité pour avoir été le premier yearling à dépasser le million de dollars aux ventes de Septembre ($ 1.100.000 déboursé par Darley Stud). A l’entrainement chez Henry Cecil, il est vainqueur des John Porter St. (Gr.3 à Newbury) puis rejoint le haras comme étalon.

 

Pour l’anecdote, Top Twig restera vide en 1989 et 1990 avant de disparaître.

 

Notes :

Lors des Keeneland July Select, Manal était présentée par Big Sink Farm. Ce haras avait été la propriété d'E.V. Benjamin puis d'un japonais, Yoshizi Akazawa, puis des époux Firestone. C'est sur ces terres que repose la célèbre jument Franfreluche. Le site deviendra, quelques années plus tard, une annexe de Three Chimneys Farm (Robert N. Clay).