Nouveau roman en série de Guillaume Macaire : chapitre 4

08/04/2021 - Actualités
 Suite du nouveau roman en série de Guillaume Macaire avec le chapitre 4 où les choses s'accélèrent pour l'ancien jockey Jean-Barnabé Ermeline. Devenu 1er garçon chez le successeur de son ancien patron, il y connait des hauts et des bas, notamment une histoire assez extraordinaire avec un cheval ayant passé l'hiver entre deux caravanes et une cellule de prison.

 

Résumé du 1er roman : l'un des top jockeys de plat en France, Jean-Barnabé Ermeline se préparait à disputer avec une 1ère chance le Prix de l'Arc de Triomphe en selle sur son champion Enigmatique. Mais à la suite d'aventures rocambolesques, il se retrouve à l'hôpital avec une balle dans la cuisse. Télécharger " A Cheval, à pied ou en voiture. "

 

Résumé des 3 premiers chapitres : Jean-Barnabé peut enfin sortir de l'hôpital. Pendant sa convalescence, sa tête bouillonne de questions. Va-t-il pouvoir reprendre normalement le cours de sa vie, et son métier. Et comment gérer sa compagne qui l'a conduit indirectement à son propre malheur ? 15 ans plus tard, il met un terme à sa carrière de jockey et devient 1e garçon pour le successeur de son patron historique.Sa mère, sa seule famille, vieillit inexorablement car victime d'une pitoyable arnaque d'un véto pour chienchien à sa mémère. Soudain, une lettre arrive d'Espagne.

 
 

 

 Chapitre 4

 
Tommy Arcastle se montra habile entraîneur dès son  début d'activité. Il avait été à bonne école, tous les rigoureux préceptes enseignés par Brian Devonlodge étaient toujours de mise dans la cour, dorénavant partagée entre deux entraîneurs différents, ce qui n'était pas sans poser quelques problèmes de logistique.
 
Au début, JB  s'était investi à fond dans son poste avec une véritable motivation et  n'eut pas à regretter ce radical changement de vie. Au contraire, c'était pour lui la suite logique des choses que de trouver un poste de responsable dans ce métier qu'il aimait tant et puis surtout, saurait-il faire autre chose ? Il savait pourtant bien qu'il ne pourrait pas être jockey éternellement. Mais les mois passaient et il se posait de plus en plus de questions...
 
Tom Arcastle, si habile homme de cheval qu'il était, n'avait pas toute l'envergure d'un Devonlodge notamment vis à vis des propriétaires. Il avait du mal à leur imposer ses vues, pourtant toujours très justes. Cela lui fit, selon JB et il n'était pas le seul à le penser, un tort considérable. Il n'avait pas su se défaire de sa défroque de subalterne portée si longtemps dans l'ombre de son prédécesseur dans la même cour.
 
Son plus important propriétaire, un homme qui avait fait fortune dans le prêt à porter, avait pris l’ascendant sur lui et on se serait crus revenus un siècle en arrière du temps où les entraîneurs portaient encore les rouflaquettes des gens de maison et où ils n’étaient considérés que comme des intendants. À leur manière, Tommy mettait respectueusement la main à la casquette le matin, ou au chapeau au pesage, espérant peut-être que sa déférence allait lui donner ainsi davantage de latitude pour qu'on le laisse en dernier ressort prendre la bonne décision. Hélas, cette forme de laxisme le conduisit piano mais sano, immanquablement à sa perte.
 
Un soir de fin juillet où JB et lui étaient attablés sous les ombrages de la cour après l’écurie du soir pour préparer la matinée du lendemain, ils virent arriver en short et en espadrilles le marchand de pantalons et sa suite qu'apparemment le bon usage des us et coutumes n'étouffait pas.
 
Il était 19H30 et ils n'avaient absolument pas annoncé leur visite. En terrain conquis, sans même saluer au préalable, le propriétaire se dirigea dans la partie de la cour où étaient logés ses chevaux. Il avait exigé qu'ils fussent tous les uns à côté des autres, peut-être pour montrer orgueilleusement l'ampleur de « son » écurie à tous ceux qui l'accompagnaient. Tom se rapprocha discrètement de son client qui ouvrait et fermait les portes des boxes en ponctuant la manœuvre d'un commentaire rarement objectif pour chaque animal. Tom était resté à six pas alors qu'il ouvrait le box d'un prometteur deux ans qui s'était imposé avec brio lors de ses deux sorties publiques.
 
Alors qu'il refermait la porte avec force commentaires sur la qualité de son élève pour le parterre qui buvait ses paroles, il aperçut Tom.
 
« Ah, vous êtes là? » lui dit-il en reboutonnant sa chemise à fleurs ouverte jusqu'au nombril et qui laissait apparaître des chaînes en or sur son torse à la pilosité abondante.
 
Alors que Tom se rapprochait de lui pour les civilités d'usage avec une déférence à la limite de l'obséquiosité qui le caractérisait plus que jamais, son visiteur fit volte-face et se dirigea vers un autre box, laissant dans le vide la main tendue de son entraîneur. Après avoir saoulé son aréopage qui ne devait apparemment faire la différence entre un cheval et une vache qu’à la faveur des cornes, s'ingéniant à utiliser des mots et expressions que seul le turfiste aguerri peut comprendre, il revint vers Tom et d'une main condescendante le prit par l'épaule et lui dit :
 
« Alors mon vieux, si on parlait de la course de dimanche? »
 
« De quelle course parlez-vous Monsieur ? »
 
« De celle de Deauville pour mon crack! »
 
« Mais Monsieur, je vous ai déjà expliqué que cette course ne lui conviendrait pas du tout, que le raccourcissement de la distance et le parcours en ligne droite vont le mettre en difficulté, sans parler de ses adversaires rompus à ce genre d'exercice et de classe supérieure à la sienne. Dans vingt jours il y a une course toute gagnée et fermée aux chevaux qui courront le semi-classique de dimanche. La distance de 1600 mètres avec tournant correspond beaucoup plus à ses aptitudes, je pense. »
 
Le propriétaire à la tenue de plagiste, momentanément à cours d'arguments à part celui de dire « je suis sûr qu'il va gagner dimanche mon champion », accepta de suivre Tom jusqu'à la table où nous étions affairés avant leur arrivée tonitruante. Tom s'empara du cahier où nous avions commencé à préparer la liste du lendemain et traça deux colonnes sur une page entière.
 
Il inscrivit en haut à gauche « pour » le fait de courir et à droite « contre ». Après avoir garni copieusement la colonne des « contre », il tendit le stylo à son client en short et socquettes blanches en lui demandant d'inscrire dans la colonne des « pour » une seule bonne raison de courir dimanche à Deauville.
 
Ce dernier laissa tomber le stylo sur le cahier et lâcha : « Parce que le cheval est à moi ! ». Imparable parade à laquelle Tom ne répondit pas, complètement vaincu face à un tel argument. « Venez, on s'en va » intima le propriétaire à sa troupe qui n'avait pipé mot en attendant le signal du départ.
 
Le cheval courut la course de Deauville, fatalement médiocrement, pris de vitesse d'un bout à l'autre sous les yeux interrogateurs de son propriétaire déconfit devant le parterre des amis qu'il avait conviés. Tom Arcastle ne s'opposa pas à la volonté de courir sans discernement de son client. Jamais au grand jamais, Brian Devonlodge n'aurait obtempéré à de telles improbabilités, pensait JB avec dépit.
 
Peut-être pour se donner bonne contenance devant ses amis, après avoir écouté les explications du jockey qui avait mis pieds à terre et donnait des arguments conformes aux éléments « contre » exposés par Tom sur le cahier de l'écurie, le propriétaire du poulain lança haut et fort à l'adresse de Tom :
 
« Jamais on n’aurait dû courir cette course ! »
 
Tom ne fit que ravaler son amertume, sans baisser la tête toutefois, alors que Devonlodge lui, aurait probablement dit avec style et classe : « Je vous rappelle, cher ami, que c'est vous qui m'avez imposé cet engagement! »
 
Ce constat d'abaissement des manières qui avait envahi le pesage, pourtant pendant longtemps une sorte de sanctuaire, ne datait pas d’hier. Mais récemment l'affairisme et le sans-gêne l'avaient encore plus fâcheusement entaché. Ce genre de comportement ainsi que d'autres erreurs d'appréciation, matérielle, humaine ou sociale relatives à son staff eurent raison de la toute jeune écurie de Tom Arcastle qui déposa les armes quelques mois plus tard.
 
Il est vrai que « le progrès social » dans les écuries de courses, avait bouleversé tout un système né plus d'un siècle auparavant, à une époque où le leitmotiv pour la réussite était plutôt « marche ou crève ». La vie des apprentis en ces années 1990 n'avait plus rien à voir avec celle de leurs grands-parents et encore moins avec celle de leurs aïeux.
 
JB avait probablement souffert de certains manques durant son apprentissage, mais restait persuadé que les usages du temps de ses débuts étaient autrement plus indiqués pour réussir dans ce métier, métier qui l'avait subjugué alors qu'il n'était encore qu'un gamin pourtant incapable d'imaginer la partie immergée de l'iceberg. Il était loin le temps où les lads ne montaient que deux lots par matinée, entrecoupée d'un copieux casse-croûte. D'ailleurs, les écrits un peu anciens décrivaient le premier lot à vocation apéritive et le second à vocation digestive ! Mais cela c'était avant la guerre de 1914, l'eau avait coulé sous les ponts, et les usages dans les écuries de courses à présent n'avaient plus grand chose à voir avec la glorieuse époque des pionniers du turf !
 
Jean-Barnabé avait bien tenté de parler à Tommy pour qu'il assume davantage sa position d’entraîneur moderne, qui était devenue plus celle d’un chef d’entreprise que celle de « homme de cheval d’un homme d'affaires » comme c’était naguère. Mais cela ne cadrait pas avec son caractère. Alors qu'il savait se montrer inflexible avec ses subalternes, il avait beaucoup de mal, voire il lui était impossible, de dire non à ceux dont il était l'obligé.
 
Une anecdote assez révélatrice illustre d’ailleurs bien ce comportement ancré au plus profond de son être. Il avait accepté d’entraîner un 2 ans, un splendide alezan brûlé, pour un propriétaire qu'il ne connaissait pas. Tout s'était fait par téléphone sur recommandation (soit disant) d'un ancien client qui avait émigré en Suisse là où les rives du lac Léman sont meilleures pour la santé que celles de la Seine, surtout du côté du quai de Bercy où est installé le Ministère des Finances. Par un improbable concours de circonstances le poulain appartenait en réalité à une famille de manouches. Bien sûr ces gens-là n'avaient pas de couleurs et avaient proposé à Tommy une association sur l'animal. Il accepta de le courir sous le nom de sa femme, chose qu'il n'aurait jamais du faire sans connaître le monde auquel il avait affaire. La très bonne nouvelle fut que le poulain sortait visiblement de l'ordinaire.
 
Tommy l'avait reçu un peu tard pour le débuter avant la fin de l'année dans des conditions optimales. Le poulain avait vraiment du « gaz » et il ne voulait pas faire les choses à moitié. Au moins avec ces clients là, il faisait comme il voulait. Il était toujours réglé le 1er de chaque mois mais exclusivement en espèces. A la mi-novembre, alors qu'il était aux courses à Saint-Cloud, il reçut sur son portable un appel lui disant « qu'on » viendrait chercher le poulain qui s'appelait Bon Usage pour lui donner quelques semaines de vacances chez un ami qui avait un « herbage » en banlieue. Impossible de faire quoique ce soit pour les stopper, car le temps d'avertir JB le cheval avait déjà quitté la cour. Quand Tom revint des courses, ce fut un contrariant constat. Gipsy peut-être, mais aussi homme d'honneur, le propriétaire qui répondait au prénom d'Onil rappela Tom deux jours après pour lui expliquer le fin mot de l'histoire.
 
A cause d'une dette de jeu contractée par son frère et toujours impayée auprès des encaisseurs qui avaient racheté la créance, ceux-ci avaient menacé de s'en prendre au cheval dont ils connaissaient l'existence. Aussi, à toutes fins utiles, il avait fait procéder à l’enlèvement rapide et impromptu de Bon Usage. Mais ce qu'il n'avait pas dit à Tom Arcastle, c'est que le poulain appartenait autant à lui qu'à son frère et que le dit frère était derrière les barreaux - en préventive toutefois - . Ce qu’il se garda bien de préciser aussi, c'est que le poulain était non pas « à l'herbage » mais parqué dans un carré délimité par des caravanes, au milieu d'une zone au paysage lunaire où, en lieu et place d'herbage évoqué, il n'y avait que pierres et courant d'air. Il fallut que Tommy accompagne Onil au parloir de la centrale pour « négocier » avec son frère le rachat de sa part. Même s’il était protégé par les barreaux de sa prison et ne risquait rien pour l’instant, tôt ou tard il allait falloir payer les encaisseurs.
 
Leur patron, un turc que personne n'aimerait rencontrer dans une ruelle entre chien et loup employait deux ukrainiens es qualité. Il rachetait les dettes de jeux pour la moitié de leur somme, à sa charge ensuite d'en faire rentrer la totalité en faisant pression sur le débiteur qui avait jusque là ajourné son remboursement auprès de son créancier d'origine. Et les deux ukrainiens savaient y faire pour ramener au turc son dû. Ils étaient passés maîtres dans l'art de manier la tenaille pour arracher une à une les dents des débiteurs qui tardaient à payer...
 
Ligoté sur une chaise et la bouche tenue ouverte par un morceau de bois ou de métal, le supplicié acceptait souvent un « gentleman agreement » à l'approche de la tenaille ouverte avant qu'on ne lui arrache la première incisive... d'autant que les deux « dentistes » slaves regroupaient leurs patients pour les convaincre plus facilement. La vue de la bouche bouillonnante de sang du premier endetté et le bruit de ses dents tombant une à une sur le sol ponctué des hurlements du pauvre bougre avaient le don de convaincre le plus récalcitrant dans les meilleurs délais.
La sonnerie du parloir retentit avant qu'un accord sérieux ne soit trouvé entre les parties. En quittant son tabouret de la pénitentiaire, le frère d'Onil, dans un dernier regard, murmura :
 
« Il faut que je réfléchisse ».
 
Il fallut donc la semaine suivante converser à nouveau derrière l'hygiaphone du parloir, qui empestait le gresyl, pour trouver un accord. Le frère d'Onil vendit sa part du poulain à Tom qui, en plus la moitié d’exploitation qu’il avait déjà, devint donc propriétaire de la moitié du cheval.
 
L'opération fut juteuse pour Tom car Bon Usage suscita des convoitises dès ses débuts victorieux à 3 ans et dès sa deuxième sortie à Longchamp où il gagna de façon impressionnante. Devant les offres conjuguées en provenance du nouveau continent, il n'était pas question pour Tommy déjà sérieusement endetté de réfléchir longtemps et Onil, toujours en manque d'argent, accepta aussi sans état d'âme. S’il craignait que son frère apprenne un jour le montant de la transaction, il imaginait aussi vite le calmer avec quelques liasses de « kakis » (surnom donné aux billets de 500 francs).
 
Tommy se demandait comment un poulain qui avait passé une partie de l’hiver entre des caravanes sur la pierraille et dans le froid, nourri on ne sait comment, avait pu se montrer aussi vite si performant !
 
Malgré cette manne, les affaires de Tom, véritable homme de cheval mais déplorable gestionnaire, continuèrent de péricliter...Une année plus tard, il annonça la mort dans l'âme à JB qu'il allait devoir mettre la clé sous la porte. La MSA, à qui il devait gros, avait bloqué ses comptes en banque, il était interdit bancaire et donc dans l'impossibilité de travailler. JB fut le premier prévenu de l'inexorable situation, dans l'intimité feutrée de ce bureau qui l'impressionnait tant quand il était gamin du temps de Devonlodge.
 
Alors qu'il sortait sans savoir quoi dire, Tom le héla :
 
« Il y a une lettre pour toi, j'ai oublié de te le dire hier, elle vient d'Espagne. Prends la, elle est juste derrière la lampe. Regarde, le timbre est magnifique ! »
 
Instantanément, à l’évocation de l’Espagne il pensa à Noelia. Il fourra la lettre dans sa poche et attendit d'être chez lui afin de réserver l'intimité nécessaire à cette lecture qui pouvait augurer du meilleur comme du pire.

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